Strategie

Didier Perwez : « La transition ne se fera pas du jour au lendemain »

il y a 6 mois | Denis Asselberghs

Président de Traxio, Didier Perwez représente la voix et les aspirations de quelque 10.000 entreprises et 100.000 travailleurs belges. Son interprofession est celle de « tout ce qui roule » au sens le plus large : voitures, camions, motos, vélos… de la vente à la réparation. Un secteur qui pèse lourd et revendique son droit à la parole dans les dossiers les plus sensibles du moment.

Vous annoncez dans votre website que votre objectif, c’est préparer l’avenir et ses défis. Défis passionnants, mais l’avenir dans votre branche est surtout semé d’embûches. Comme si la révolution de la mobilité allait se faire dans la douleur.

 

Didier Perwez – C’est à peu près ça. Clairement, la vision que les autorités ont de l’avenir est en décalage de la nôtre, nous les professionnels de la mobilité. Pour nos membres, l’avenir, c’est demain, pas 2026, 2030 ou 2035. Non, demain. Et cet avenir, nous l’abordons avec des différences de langage, car quand nos gouvernants parlent théorie, nous, nous parlons pratique.  

 

Avez-vous le sentiment de ne pas être suffisamment écoutés ?

 

D.P. – On nous écoute, mais au final nous sommes quand même à la remorque des décisions que prennent les politiques. Or, nous estimons qu’une fédération comme la nôtre a pour mission d’œuvrer à ce qu’elle estime répondre le mieux aux intérêts de la société dans la réalité de la mobilité d’aujourd’hui. Et là on est loin du compte. Nous vivons actuellement une campagne de car bashing très interpellante. Certains veulent exclure l’automobile. Mais on ne peut pas se contenter toutes et tous de faire du vélo dans un monde de progrès. La voiture a et aura encore sa place, même si elle est parfois source d’encombrements.

 

Et source de pollution ?

 

D.P. - Vous avez raison et je vous rassure, nous sommes partisans de « zéro quelque chose ». Je dis à dessein « quelque chose » parce qu’on confond trop souvent émissions et particules, de même que dans les cabinets ministériels, d’aucuns confondent le climat et l’air qu’on respire. Vous comprendrez que dans ces conditions, il n’est pas simple d’expliquer que les moteurs diesel de la nouvelle génération, les 6d avec bougies de préchauffage, ont des taux de rejet absolument minimes. On peut le démonter noir sur blanc, le faire admettre en privé. Mais, en public, jamais un décideur politique n’acceptera d’entrouvrir la porte aux nouveaux moteurs diesel. Ce qui traduit un manque de neutralité technologique.

 

Alors, place à l’électrique…

D.P. – C’est dorénavant le modèle qui fait loi. Mais est-on prêt et capable d’adopter collectivement la voiture électrique ? En dépit de tout ce qu’on peut lire ou entendre, l’électromobilité, c’est compliqué. Trouver une borne de recharge publique qui soit à la fois disponible et si possible rapide quand on n’a pas de garage privatif ou qu’on habite en appartement…tout ça ne se fait pas en claquant dans les doigts. Il faut avoir l’honnêteté de le dire.    

 

Puis, ça coûte cher.

 

D.P. - Autre handicap majeur, évidemment. Pour un particulier, la voiture électrique en-dessous de 30.000€, c’est jouable. Des marques très engagées dans l’électromobilité nous promettent à court terme une diminution des prix jusqu’à moins 30%. Eh bien, espérons-le. Mais il y a encore d’autres questions à se poser avant de donner un blanc-seing à ceux qui veulent imposer la voiture électrique. Exemple… On ne calcule l’empreinte environnementale d’un véhicule qu’en phase d’utilisation. Pas en phases de production et de recyclage. Additionnez ces trois phases et vous aurez un comparatif beaucoup plus révélateur de ce que représentent électrique, hybride, essence et diesel dans le processus environnemental. Voilà pourquoi nous plaidons pour l’établissement d’une carte d’identité du véhicule depuis sa fabrication jusqu’à sa fin de vie.     

 

On pourrait aussi disserter sur la nature de l’électricité qui recharge les batteries ?

 

D.P. - Et sur la disponibilité de l’électricité, tant qu’à faire, alors que notre parc de centrales a besoin d’être renforcé et rénové. Mais par quoi ? Des unités fonctionnant au gaz ? A ma connaissance, c’est un combustible fossile. Et son approvisionnement auprès d’états tiers crée de la dépendance, ce qui n’est jamais bon par les temps qui courent.         

Comment interprétez-vous l’inquiétude des syndicats, en Allemagne, aux Etats-Unis, face à cette conversion vers l’électromobilité qu’ils jugent destructrice d’emplois ?

 

D.P. – Je l’interprète avec nuance. C’est un fait, il faut moins d’effectifs humains dans les unités dédiées à la voiture électrique. Mais de nouveaux métiers vont apparaître, notamment dans les garages.

 

Vous considérez que les échéances fixées par les instances européennes passent mal auprès des professionnels de la branche ?

 

D.P. – Oui, et même auprès des usagers, parce que la plupart de ces mesures sont pénalisantes et complexes à mettre en œuvre dans les délais exigés. Tout cela, nous l’expliquerons dans un Livre Blanc sur la mobilité qui sera diffusé à l’occasion de la Semaine de la Mobilité. Il vise à obtenir une période transitoire qui permettra de ne pas déconsidérer totalement les moteurs thermiques alors que, moyennant quelques adaptations, ils peuvent encore avoir leur place dans un parc automobile « propre ». En Wallonie, 30% des voitures ont plus de 12 ans. Certaines, parfaitement entretenues, ne méritent pas d’être envoyées au rebut ou en Afrique.

 

Concrètement, que propose Traxio ?

 

D.P. - J’avais présenté à François Bellot, alors qu’il était Ministre de la Mobilité, un projet d’éco-responsibilisation. De quoi s’agit-il ? D’une analyse 5 gaz qui évalue le fonctionnement réel des moteurs thermiques via un softwear capable de pointer des défectuosités qu’un contrôle technique classique ne parviendrait pas à repérer. On sait ainsi où se situent les problèmes et comment diminuer les taux d’émissions. Entre-temps, nous avons rencontré les autorités wallonnes qui nous ont encouragés à mettre en place un bilan écologique des véhicules, de manière à les diagnostiquer et à améliorer ce qui doit l’être.

 

Et donc prolonger leur utilisation de quelques mois, voire davantage ?  

 

D.P. - C’est exactement l’idée. Et parce qu’elle est respectueuse de l’environnement et du citoyen, Traxio pense qu’elle devrait être subventionnée, plutôt que d’accorder des aides pour acheter des voitures électriques qu’un usager ayant des revenus dans la moyenne nationale ne peut de toute façon pas se payer.      

 

Ce bilan écologique doit encore faire son chemin dans les ministères ?

  

D.P. - La Région Wallonne examine un projet d’amendement. Nous avons le soutien d’une partie des politiques, mais certains, prônant une mobilité douce, ne veulent pas s’engager dans cette voie. Ils préfèrent des choix plus radicaux. Nous leur répondons que notre proposition a le mérite de verdir le parc automobile sans attendre, aussitôt que nous aurons reçu un accord officiel.  

 

Traxio représente aussi le secteur du vélo en Belgique. Là, apparemment, tout baigne, c’est presque l’euphorie ?

 

D.P. - Les chiffres sont bons, le confinement a suscité un véritable engouement. Le vélo, qui était essentiellement tourné vers une pratique loisir, devient aussi un engin utile, un moyen de déplacement à part entière. Mais pour autant, il faut régler de nombreux problèmes. Revendeurs et assembleurs connaissent actuellement des ruptures d’approvisionnement faute de composants venus d’Asie. Il y a le danger, les accidents en nette augmentation vu le nombre croissant de pratiquants qui cohabitent parfois difficilement avec les automobilistes et même entre eux ! Autre souci, le nombre de parkings sécurisés, très insuffisant, ce qui participe à une authentique flambée des vols. C’est un fléau. Il faut s’imaginer que, quotidiennement, 180 vélos disparaissent à Bruxelles. Voilà pourquoi la Semaine de la Mobilité est importante pour Traxio. Nous voulons profiter de l’occasion pour tenir le langage vrai du consommateur final qui doit être satisfait de son investissement et qui, au contraire, est souvent déçu tant il y a des obstacles à franchir dont il n’a jamais été averti.   

 

D’où votre souhait d’obtenir cette fameuse période transitoire, pour justement mieux préparer le changement ?

 

D.P. - Il faut avancer, c’est sûr, mais nous demandons aux autorités de prendre un peu plus de temps pour permettre à la population de faire les bons choix après avoir été convenablement informé par ceux qui leur demandent de participer à la transition. Et que cela se fasse dans un contexte qui le leur permet, avec des infrastructures à la hauteur, une meilleure organisation des transports en commun, une meilleure régulation du trafic, des limitations de vitesse qui s’adaptent en temps réel aux conditions de circulation. Il faut aussi une harmonisation du prix des kWh à la recharge. Pourquoi à la maison paie-t-on 25 centimes et sur les autoroutes 65 centimes ?…  Bref, les dossiers ne manquent pas et chacun mérite de l’attention. Mais par-delà, Traxio veut que l’automobile et, plus globalement, la mobilité restent un plaisir. Même si les critères d’achat sont devenus très stratégiques et très comptables, et même si le marché s’est complexifié, il faut toujours laisser une place à l’émotion.

Mots-clés: Strategie Actualités
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